“Renaud a choisi la guitare
Et la poésie et les mots
Comme des armes un peu dérisoires
Pour fustiger tous les blaireaux”.
“Docteur Renaud, Mister Renard”

Fils de l’accordéon et du classique, adepte de Bruant et de Mozart, Renaud est un curieux mélange d’orange et de citron. Tantôt Docteur, tantôt Renard, devenu vedette malgré lui car le genre d’homme, en digne héritier de Brassens à juger trop disproportionné le décalage entre ses chansons et les honneurs qu’elles continuent de recueillir (3 Victoires de la Musique et plus d’un million d’exemplaires vendus pour “Boucan d’enfer”), il bénéficie d’une aura populaire rarement atteinte dans l’histoire de la chanson française.
Pourtant il n’a pas changé. On peut même affirmer, à l’aube de ses cinquante et une berges, que ce compositeur d’instinct, ce parolier-gouailleur de génie qui a fait (re)descendre la poésie dans la rue (“le boulot de Verlaine avec des mots de bistrot”), ne changera jamais.
De ses débuts dans les salles de cours de la Sorbonne agitées par Mai 68 à son “Olympia pour lui tout seul” et ses multiples triomphes au Zénith, “l’autonomiste de la Porte d’Orléans“ n’a cessé de s’imposer, en cent trente-quatre chansons et bientôt trente ans de carrière, comme la voix de ceux qui n’en ont pas, gardant ce même amour du public, ce même respect, presque maladif, de celui qui l’écoute et l’applaudit, de “celui qui attend de vous retrouver et d’être surpris”.

Aujourd’hui, pas une salle de l’Hexagone ne semble assez grande pour accueillir l’auteur de “Laisse Béton”. Recevoir Renaud aux Nuits de Champagne, pendant les 7 jours de ce festival décidément pas comme les autres, apparaît dès lors comme une véritable bénédiction.
Pour prendre le temps, loin des clichés qui collent toujours aux santiags du “chanteur énervant“, de partir à la découverte d’un univers - et d’une bande de “frangins” - mêlant rébellion, nostalgie de l’enfance, humour, amour, poésie et tendresse.

Autant de caractères rassemblés au sein d’une programmation axée particulièrement cette année sur la vitalité d’une chanson “parigote”, souvent très jeune, alerte et sans complexe, qui dans le sillage de Renaud semble réconcilier large écho auprès du public et intelligence, voire impertinence, du verbe.
Si François Hadji-Lazaro (Pigalle et Les Garçons Bouchers) a creusé depuis belle lurette les bases d’une musique populaire engagée empruntant à la chanson réaliste sa poésie et au rock le plus extrême sa folle énergie, les Bénabar, La Tordue, Les Ogres de Barbak, Java et autre Mickey 3D sont, chacun à leur manière et parfois de façon très singulière (l’art minimaliste d’un Mathieu Boogaerts ou le charme ravageur d’une Camille), les enfants de Renaud. Au même titre que Renaud est un enfant de Brassens (“le seul chanteur qui jusque dans les années 60 avait droit de cité sur l’électrophone du salon”), partageant avec lui plusieurs amours : celui de l’écriture, celui du travail bien fait et celui des petites gens.
Le “bon maître” à qui nous rendrons hommage (“Y’a du Brassens dans l’air” ou encore les savoureuses versions créoles d’un Sam Alpha), en parallèle à la célébration de deux autres grands auteurs - deux ogres maudits - de la deuxième moitié du XXème siècle : Bernard Dimey avec un jeu troublant de vérité pour ouvrir le nouveau road-movie sensoriel de Richard Desjardins (la grande étoile du Québec), puis Vladimir Vissotsky dont les chansons, longtemps interdites en Russie, adaptées en français et interprétées ici par un autre Québécois d’origine (Yves Desrosiers), sont toujours possédées par le même feu et le même sens du drame aujourd’hui.
Au final, une seizième édition des Nuits de Champagne traversée par les mots percutants des poètes, balayant les frontières à l’image d’autres rebelles que Renaud - “un goût immodéré pour les minorités” et les peuples qui souffrent - a souhaité réunir : les légendaires Chieftains pour une plongée instrumentale au cœur de la tradition irlandaise ; le malien Salif Keita qui depuis trois décennies lutte pour “construire le bonheur du continent africain“ ; l’algérienne Souad Massi dont le courage et l’esprit folk, à la manière de Joan Baez ou Tracy Chapman, l’ont placée récemment sous le feu des projecteurs ; le groupe I Muvrini avec dans la voix la récolte d’émotions toujours nouvelles et ce lien irréductible qui l’unit à la Corse - un peuple qui chante - et à une culture dont il est un ambassadeur lucide mais fidèle.